La saison du don de soi

Il y a des articles, comme ça, qui me trottent dans la tête pendant longtemps, et que je ne me décide jamais à écrire, ou que je commence et que je laisse dans un coin. Trop perso, trop long, trop chiant, trop militant.

Mais quand même, depuis plus de 10 ans que je donne mon sang, je peux peut-être vous expliquer pourquoi c’est important pour moi. Ou juste, puisque c’était le thème du 30-day book challenge l’autre jour, vous raconter l’histoire du Je Bouquine qui m’a fait pleurer.

Il existe d’autres livres qui m’ont fait pleurer. Mais celui-là, je m’en souviens. C’est d’ailleurs toujours le premier auquel je pense.

J’avais 12 ou 13 ans, c’était le début des années 2000. Je venais de recevoir ce Je Bouquine. Le roman, ce mois-là, c’était La saison des singes. Sur la couverture on voyait un singe et une petite fille qui regardait le lecteur. Je me suis dit que ça parlerait de voyage dans des pays sympa et que ça me donnerait une petite bouffée d’air pur dans mon quotidien de collégienne.

Il ne m’a fallu que quelques pages pour comprendre qu’en fait, c’était un livre triste que j’avais entre les mains. J’ai pressenti, au détour de certains mots, derrière certaines phrases, que ça finirait très mal. D’habitude, j’aime bien deviner la suite. C’est pour ça que je lis des polars : il y a plein de choses à deviner. Mais là, ce n’était pas drôle. J’avais une peine immense pour la narratrice qui n’avait pas saisi toute l’horreur de ce qui était arrivé, et j’étais en colère contre les autres personnages qui s’appliquaient à lui cacher ce secret.

Bref. J’en étais là, à vivre des émotions au fil de ma lecture, comme toute lectrice devant un bon livre. Ça se serait arrêté là, j’aurais fini le livre et je l’aurais oublié, si ma mère n’avait pas interrompu ma lecture pour m’annoncer la mort d’Hervé.

Hervé avait mon âge. C’était un de mes arrière-cousins, que je voyais si rarement que je le connaissais à peine. Il avait mon âge, une sœur, des parents et des copains, mais il avait aussi une leucémie, et il venait d’en mourir avant la fin du collège.

Je ne savais pas qu’il était malade. Mais surtout, je ne savais pas qu’on pouvait mourir de maladie à 13 ans en France. Et j’apprenais cette nouvelle en plein milieu d’un bouquin triste. Je ne me sentais pas la légitimité de pleurer un garçon que je ne connaissais pas. Mais j’avais besoin de pleurer, je sentais que j’avais quelque chose à évacuer. Donc j’ai beaucoup pleuré et j’ai rejeté la faute sur le bouquin. Il se finissait comme je l’avais deviné. Maigre consolation…

Plus tard, le premier choc passé, ma mère m’a raconté l’histoire d’Hervé. Il était malade depuis longtemps. Il était en récidive. Sa sœur était compatible HLA, il a pu bénéficier d’une greffe de moelle. Rien de tout ça n’avait suffi. J’ai ressenti de la tristesse, évidemment, pour cette vie qui s’arrêtait trop tôt. Et beaucoup de colère, aussi : un peu contre ma mère qui m’avait caché la maladie d’Hervé, mais surtout contre la nature et la vie.

Que faire dans ce cas-là ? On ne pouvait pas le ramener. J’ai voulu agir à ma mesure pour ne pas compliquer la tâche des autres Hervé qui allaient se battre contre la même maladie. Je me suis renseignée sur les mécanismes en jeu dans les leucémies, comment on pouvait les traiter. Je pouvais faire quelques gestes tout simples pour aider… mais je devais attendre mes 18 ans pour cela.

J’ai donc commencé à donner mon sang dès ma majorité, malgré une peur panique des piqûres. Le bon côté de la chose l’histoire d’Hervé, c’est qu’elle m’a donné la force de surmonter cette trouille ridicule : j’avais peur de ces petites aiguilles ridicules alors que mon sang servirait à lutter contre des saloperies qui tuent des gens de mon âge ? Bon, certes, une aiguille de don du sang n’est pas vraiment « petite » comparée à d’autres, mais quand on regarde le plafond au moment de la piqûre, c’est kif-kif.

À ce même moment, j’ai appris la mort de Pascal, le meilleur ami de mon chéri de l’époque. 25 ans. Conséquence d’un traitement antirejet. Je n’ai jamais osé demander d’autres détails. Je me suis contentée d’ajouter son nom à la liste des raisons que j’avais d’en vouloir à la nature. J’ai pleuré un peu, mais quelle légitimité avais-je de pleurer quelqu’un que je ne connaissais pas ?

Le lendemain de mes 20 ans, après avoir enfin bouclé ma prépa, j’ai passé l’entretien et la prise de sang pour devenir donneuse volontaire de moelle osseuse. L’air était caniculaire dehors, la clim de l’EFS Strasbourg était bienvenue. Ça fait 8 ans maintenant.

Quelques mois plus tard, j’avais changé de ville, j’avais changé de petit copain, j’étais en école d’ingé au lieu d’être en prépa. Manu, un élève de la promo précédente, a un jour envoyé un mail à tous les élèves et personnels : il avait une leucémie. Il aurait eu une chance assez bonne de guérir grâce à un don de moelle. Il expliquait ce que c’était, comment s’inscrire sur le registre, tout ça. Il était un peu déçu que le registre national ne compte pas de donneur compatible pour lui, mais il avait la chance (sic) d’avoir une leucémie qui se soignait relativement bien aussi avec un cycle de chimiothérapies.

Je lui ai répondu que j’étais déjà inscrite, que j’étais désolée de ne pas être compatible, que je donnais du sang, que je pensais à lui pendant ses chimio et que je voyais mal ce que je pouvais faire de plus pour lui être utile. Il a été sympa, on a discuté un peu. Mais effectivement, je ne pouvais pas faire grand-chose de plus.

Il est mort aussi. Deux ans après son premier mail. Il avait 25 ans. Pute de vie.

Je ne sais plus quand j’ai commencé le don de plasma, puis le don de plaquettes. Je me suis découvert des ressources insoupçonnées pour bouquiner avec un seul bras pendant le temps du don (40 minutes pour le plasma, facile 1 h 30 à 2 h pour les plaquettes). (Merci la liseuse pour ça, d’ailleurs !) Je me suis aussi découvert une certaine sensibilité au citrate de sodium et ses effets secondaires de niveau I et II (une crampe dans la langue, sérieux. Tu pouvais pas trouver autre chose, corps idiot ?).

Certains jours c’était difficile de me lever pour aller donner : les rendez-vous sont fréquents à 8 heures du matin pour ce type de don… Sans compter que les infirmières ont parfois elles aussi la tête dans le… euh… brouillard, et sont moins diplomates. Et puis franchement, décider volontairement de passer 2 heures par mois branchée à une machine qui fait bip si tu pompes trop mal avec ton poing ? Tout ça pour des gens que je ne connais même pas ?

Ouais, c’est un peu maso. Mais… mes fantômes en ont eu besoin. Ces gens encore vivants qui en ont encore besoin, ce sont des jeunes adultes, des enfants, des femmes qui accouchent, des malades à vie. Des gens à la place de qui je pourrais être si j’avais moins de chance.

Et puis j’ai une liseuse, on me fournit une couette et à la fin il y a un repas gratuit. :q

(Pour en savoir plus : le don de moelle osseuse)