Notes de lecture : Le royaume

L’avantage de travailler dans une entreprise qui vend des e-books, c’est un peu comme travailler chez un libraire : on finit par être au courant des nouveautés qui se vendent bien. Généralement, ces nouveautés ne me tentent pas personnellement (par exemple si elles parlent de nuances de gris), mais il arrive qu’un résumé m’intrigue et que je finisse par lire le roman.

C’est comme ça que j’ai emprunté Le Royaume d’E. Carrère à la bibli. Ça m’intrigait, mais pas au point de vouloir débourser 15 euros pour le lire. Comme le format poche était déjà emprunté à la médiathèque de mon quartier, j’ai emprunté l’édition en gros caractères en deux volumes. Discrétion assurée dans le métro. J’étais hyper à l’aise quand l’auteur citait les évangiles et que je sentais le regard de mon voisin de transports par dessus mon épaule.

Le Royaume, donc, raconte l’histoire des tout premiers chrétiens : comment une secte juive avec des valeurs bizarres a-t-elle pu devenir une religion qui concerne encore aujourd’hui un quart de l’humanité ? Comme c’est une question qui me taraude aussi (même si pour moi la question est plutôt « comment y a-t-il des gens qui peuvent y croire sérieusement ? ») j’ai voulu en savoir plus sur ce bouquin. Le meilleur moyen pour cela, c’était de le lire.

Ça commence par « comment lui est venue l’idée du livre ? ». Presque 180 pages un peu rudes et assez denses en spiritualités théologiques diverses : l’auteur raconte comment il était athée, puis est devenu chrétien pratiquant et dogmatique, puis comment il est devenu agnostique. J’avoue que la partie la plus spirituelle de cette partie m’est largement passée au-dessus de la tête. Mais il y raconte aussi son métier d’auteur, des petits bouts de sa vie, plein d’anecdotes qui sont parfois rigolotes et souvent instructives.

L’objet principal de cette partie, je pense, est de faire comprendre au lecteur comment pense un chrétien, quelles sont les valeurs qu’il suit, quel est son schéma de fonctionnement. Comme l’auteur a été chrétien un temps et qu’il a écrit des tonnes et des tonnes de réflexions sur les évangiles pendant cette période-là, il a un matériau de rêve à disséquer.

Donc une fois qu’on a fini ces 180 pages de bondieuseries, on est bien contents (en tout cas moi j’étais contente parce que j’en avais bien bien marre), mais on sait aussi comment va finir l’histoire qu’il raconte sur les 350 pages qui restent : la petite secte de Jésus le Christ finit par se répandre dans tout l’empire romain et l’étouffer tranquillement. On sait qu’on va essayer de répondre à la question « qu’est-ce qui a perduré du discours du vrai Jésus pendant les 100, puis les 2000 ans qui ont suivi ? ». Un peu du discours original, pas mal d’autres choses.

Toute agnostique que je sois, j’ai bien aimé lire ce livre. J’ai reçu une vague éducation religieuse : en Alsace, le concordat n’est pas aboli, j’ai donc eu des cours de religion jusqu’en fin de 3e. J’ai même décidé volontairement de me faire baptiser catholique pour pouvoir faire comme les copines. (Pour l’anecdote, ce n’est que 15 ans plus tard que j’ai découvert le concept de famille catho, quand j’ai déménagé dans le coin de Versailles. Avant ça, pour moi la différence cathos/protestants se résumait à orgue/guitare à l’église.)

Je n’ai pas progressé spirituellement en lisant cette histoire, mais j’ai appris beaucoup de choses sur l’histoire des premiers chrétiens, la manière dont ils ont discrètement adapté leur dogme pour « coller » à leur nouveau public (les habitants de l’empire romain). J’y ai découvert aussi, et c’était encore plus intéressant, comment les théologiens et les historiens décortiquent les évangiles pour dater l’histoire de Jésus à partir de petits détails qui sembleraient insignifiants (le nom d’un général romain, par exemple). En outre, le style d’Emmanuel Carrère, qui choisit avec soin les métaphores explicatives pour nous autres contemporains, rend la lecture plutôt agréable.