« Ya plus de morale… »

Voici la suite de la saga « remettons à plat ce que je pense de ma religion ». Dans l’épisode précédent, je vous racontais comment je m’étais construit une vague culture religieuse chrétienne notamment en faisant comme les copains malgré un athéisme certain. Aujourd’hui, parlons de la désillusion qui a commencé vers la fin de mon adolescence.

Content warning: Je vous préviens, je vais écrire des choses qui ne vont pas vous faire plaisir du tout si vous êtes croyant(e). Je suis athée, donc insensible à toute notion de blasphème. Ah, et on va parler de sexualité, aussi.

Donc, à la fin de l’épisode précédent, me voici ado, athée catholique sans que cela me pose trop de problèmes. Les années passent, je grandis, je lance quelques travaux pratiques expérimentaux côté sexualité — solo et accompagnée, avec des garçons ou des filles — j’en parle vite fait au médecin qui me met sous pilule… rien que de très normal pour une ado de mon âge, non ?

Arrivons donc au moment où je découvre qu’apparemment ça ne serait pas normal. Ou, du moins, où ça ne serait pas bien. « Immoral ».

Vous allez rire, mais le concept de famille riche ultra-catho, je ne le connaissais pas avant de déménager près de Versailles en 2005. Je savais vaguement que théoriquement d’après la morale catholique on est censé rester vierge jusqu’au mariage et faire plein d’enfants après, mais je ne savais pas qu’il existait des gens de mon âge qui appliquaient vraiment ces règles de vie. Pour moi, la religion catholique ça consistait à être quelqu’un de bien, aider les autres et manger des hosties.

Je ne voyais absolument aucune raison valable pour que la religion me dise quoi faire de mon corps. En effet, quand je faisais des trucs sexuels avec mon corps et éventuellement celui d’une autre personne consentante, je n’avais pas l’impression de faire quelque chose de mal : je ne tuais personne, je ne faisais mal à personne (sauf fausse manip, certes), c’était agréable, et finalement on sortait de ces séances avec l’envie de prendre la vie du bon côté et de partager des belles choses. Donc ça cadrait plutôt bien avec les valeurs chrétiennes telles que je les avais apprises. Si on est bien dans sa tête et dans son corps, on aime son prochain, on rayonne, on peut rendre le monde meilleur.

Mais non. Le clergé disait que le préservatif et la contraception c’était mal et que le sexe récréatif c’était mal. Je me rendais compte que pas mal de catholiques n’étaient pas en accord avec cette morale-là, mais le pape et les conclaves ont réitéré plusieurs fois leur position anti-sexe-récréatif, aussi bien au xxe qu’au xxie siècles.

Manque de bol, mes parents ne m’avaient pas enseigné à accepter sans broncher tout ce qu’on me demandait de faire (surtout si ça semblait débile, ce qui était le cas). Ma première réaction envers le clergé qui avait édicté ces règles a été de les envoyer paître : de toute façon ces gens-là n’avaient aucune légitimité pour me dire que faire, en plus d’avoir les mains sales.

  • Tu n’as jamais été enceinte, tu n’as jamais accouché : ne viens pas me dire que la contraception est immorale. Intéresse-toi plutôt aux infrastructures médicales qui sauvent la vie des femmes et des bébés.
  • Tu n’as jamais été blessée ou menacée par ton mec : ne viens pas me dire que le divorce ou la séparation c’est mal. Intéresse-toi plutôt aux violences conjugales, qui tuent chaque année des centaines de personnes (femmes et enfants).
  • Tu n’as jamais changé une couche : ne viens pas me dire que je dois gérer en même temps deux à trois enfants en bas âge. Intéresse-toi plutôt à la parité au sein du couple hétéro.
  • Tu as couvert des dizaines de prêtres pédophiles : ne viens pas me dire que je dois m’interdire les relations sexuelles avec des adultes consentants, quel que soit leur nombre, leur sexe, leur genre. Intéresse-toi plutôt à la question du consentement.

Un bon gros « fuck off », en gros. Cela dit, si on pouvait convaincre les gens juste en leur disant d’aller se faire cuire le fondement, ça se saurait. Tout en gardant en tête que des vieux schnocks en robe avec des chapeaux ridicules n’avaient effectivement aucune légitimité pour me parler de mes fesses, j’ai essayé de voir plus loin. Je me suis demandé « pourquoi » ? Pourquoi interdire la sexualité non reproductive ? Pourquoi rejeter la contraception artificielle et l’homosexualité, notamment ?

Je me dis que ces règles ont certainement, à une époque, été utiles à la société dans laquelle elles ont été écrites. Saint Paul, à l’époque des premiers chrétiens dans l’empire romain (donc il y a environ 2000 ans) parlait déjà d’« éviter la fornication », et je ne crois pas que l’idée était neuve. Réfléchissons aux moyens que l’on avait à ce moment-là de soigner les MST ou de les éviter. Une idée ? Oui. Une. Éviter le sexe.

À l’époque, le seul moyen de contraception fiable — à ma connaissance — était l’abstinence. De même, le seul moyen de se préserver des MST était d’éviter le sexe. Si on chopait quand même une MST, on n’avait pas grand-chose pour se soigner, et on finissait probablement stérile… ou mort ? La mort était également une éventualité à envisager à chaque grossesse, puisque chaque grossesse extra-utérine ou accouchement hémorragique coûtait une vie…

Ainsi, le sexe était littéralement un danger pour les deux partenaires (et carrément un danger mortel pour la femme), ce qui explique que l’on ait voulu limiter le risque d’une façon ou d’une autre… par exemple en disant que c’était mal, ou « le diable », parce que la politique du bâton marche toujours.

En revanche, la mortalité infantile étant ce qu’elle était (un enfant sur deux n’atteignait jamais l’âge de 5 ans), il fallait faire beaucoup d’enfants pour atteindre le seuil de renouvellement de la population. La fécondité était une question de survie de la société, pas moins. (À l’heure actuelle, dans les pays occidentaux, entre les soins, les vaccins et l’hygiène, la mortalité infantile se compte en ‰ et pas en dizaines de %. Ça se voit sur les courbes de démographie.)

Donc. D’un côté, le sexe est dangereux, surtout quand on a beaucoup de partenaires différents et que ça fait circuler les maladies. D’un autre côté, le sexe est vital, nécessaire, car on a besoin d’enfants. Comment on fait ? La solution « choisir un seul partenaire avec lequel on fait autant d’enfants que possible » me semble raisonnable pour ce contexte. (En admettant que les deux partenaires respectent la règle de fidélité, et pas juste la nana, hmm les gars ?)

Il est ÉVIDENT que Dieu n’a RIEN à voir là-dedans. Cette règle a été écrite par UN HUMAIN, dans un but purement utilitaire (la survie de l’espèce) avec sûrement un bon gros biais de perception bien sexiste (il fallait aussi que les gars soient sûrs qu’ils étaient les seuls à pouvoir profiter de leur jouet).

Si l’on accepte de replacer ce genre de règles (pas seulement celles qui concernent le sexe) dans le contexte de l’époque où elles ont été écrites, on trouve facilement une utilité à celles-ci. Vous croyez vraiment que Dieu a interdit aux Juifs de manger du cochon ? C’était peut-être juste un problème d’intoxications alimentaires trop fréquentes dues à la viande de porc, et qu’on en a touché un mot au rabbin pour diminuer le problème. Vous croyez aussi que c’est le divin qui interdit de boire de l’alcool ? Peut-être juste que les soldats et les paysans étaient moins efficaces quand ils avaient la gueule de bois… Et cette règle qui interdit de porter en même temps du lin et du coton ? … Hmm… euh… peut-être un coup des lobbies textiles de l’antiquité ?

Et donc vous croyez vraiment que c’est Dieu qui vous empêche de prendre la pilule ou de coucher avec une personne du même sexe que vous ? Non. C’est le reliquat d’une politique de santé publique de l’antiquité, qui n’a plus aucune raison d’être à l’heure actuelle. SAUF, et c’est crucial, si c’est VOUS qui décidez que c’est important pour vous et que vous voulez vous « réserver » pour votre significant other. C’est comme tremper sa tartine dans le thé : jamais de la vie je ne le ferais, mais ça ne fait de mal à personne donc vous faites bien ce que vous voulez avec votre thé et avec totre tartine (du moment que vous ne me forcez pas à faire pareil).

Mais si à l’inverse vous voulez explorer pour savoir ce qui vous plaît, ce qui existe… allez-y ! À part le risque de forcer ou blesser quelqu’un, rien ne devrait vous empêcher d’expérimenter : on a en 2017 le matériel adéquat pour éviter de choper des cochonneries en jouant avec son corps. On a des capotes pour éviter les MST, des médicaments pour en soigner certaines, et on meurt beaucoup moins de la grossesse et de l’accouchement, même si ça reste risqué (GEU, hypertension, diabète, hémorragies…). La contraception est bénéfique pour la société et pour les individus, car elle diminue les risques liés à la grossesse, dans un contexte où on n’a plus besoin de faire 10 enfants par femme pour atteindre le seuil de renouvellement de la population. Au contraire, on aurait plutôt intérêt à se placer sous le seuil de renouvellement pour graduellement diminuer notre impact sur l’environnement.

En fait, maintenant que le système de santé nous permet d’être sereins sur la survie de la mère et de l’enfant dans le cas d’une grossesse, que la contraception permet d’espacer les naissances, et que les problèmes de climat nous encouragent à nous calmer côté démographie, il serait peut-être temps de privilégier la qualité à la quantité. Avoir peu d’enfants, mais les élever avec soin et avec beaucoup d’amour, leur apprendre à aimer l’autre et à aimer leur corps, sans avoir peur de la différence. Ça devrait être cet amour-là, « la morale ».