Conférence « random » à MiXiT 2017 : la mafia lactée au travail

Voici le transcript de la conférence que j’ai donnée avec Sarah sur le sujet de la conciliation entre allaitement et travail.

Agnès : (chaleureuse) Bonjour, et merci à vous d’être venus si nombreux, (ricanant) même si vous n’avez pas vraiment le choix.

(Sarah, pendant ce temps, se place devant la seule porte de sortie de la salle, les bras croisés.)

Agnès : Avant d’entrer dans le vif du sujet, je nous présente rapidement : je suis Agnès (elle agite la main), j’ai les cheveux rouges et je suis développeuse. Voici Sarah (Sarah agite la main en souriant), elle a les cheveux violets et elle a été dev dans une ancienne vie (elle est tech writer maintenant).

À nous deux, nous avons allaité quatre enfants, et nous avons allaité ces quatre enfants tout en travaillant. Donc aujourd’hui, nous allons vous parler de…

Agnès : …travail ! Plus particulièrement dans l’informatique, car on va voir tout à l’heure que les conditions de travail dans l’informatique sont plutôt favorables à la conciliation allaitement/travail.

Et nous allons aussi parler d’allaitement, plus précisément d’allaitement maternel : autrement dit, il s’agit de nourrir un bébé avec du lait qui sort des seins de sa mère, plutôt qu’avec du lait qui sort d’une vache.

Agnès : Voici comment cela va se passer : nous allons d’abord vous expliquer comment marche l’allaitement. Ensuite, nous vous raconterons comment nous, nous avons fait pour concilier allaitement et travail, car il n’y a pas de vérité absolue sur le sujet. Et finalement, nous vous donnerons des pistes pour agir, de votre côté, même si vous n’êtes pas muni d’une glande mammaire en activité.

Agnès : Commençons donc par la physiologie de l’allaitement : comment ça se fait que, quand on branche un bébé sur un sein, le bébé grandisse ?

Source : Patrick J. Lynch, medical illustrator, CC BY 3.0

Agnès : Tout d’abord, qu’est-ce qu’il y a dans un sein ? Il y a la glande mammaire, que vous voyez ici sous forme de grappe violette au milieu. Il y a du tissu adipeux, ce qui est le mot savant pour dire « du gras ». Tout cela est irrigué par des vaisseaux sanguins qui se sont particulièrement développés pendant la grossesse. Du sang, en effet, car le lait est fabriqué à partir du sang.

Agnès : Et ce lait est fabriqué plus exactement par des petites cellules… enfin plutôt des grosses cellules, qui s’appellent des lactocytes. Ils forment des petits sacs appelés des alvéoles, dans lesquels ils stockent le lait au fur et à mesure qu’ils le fabriquent. Ces sacs sont entourés de petits muscles, qui réagissent aux hormones pendant que le bébé tète pour expulser le lait par les canaux lactifères. C’est ce qu’on appelle le réflexe d’éjection.

Agnès : Voici à quoi ça ressemble. Ici ce ne sont pas des vrais seins, il s’agit juste d’une statue… Mais le lait peut tout à fait sortir en jet comme ça ! C’est assez surprenant la première fois, d’ailleurs. Par contre, on voit que la statue se comprime les seins avec les mains… Ce n’est pas comme ça que l’on fait sortir le lait en jet : un sein n’est pas une éponge ! Pour faire sortir le lait comme ça, il suffit de provoquer le réflexe d’éjection dont je parlais tout à l’heure, par exemple en mettant un bébé à téter.

Agnès : Ce lait qui sort allègrement, que contient-il ? Essentiellement de l’eau, pour qu’il soit liquide. Beaucoup beaucoup de sucres, dont du lactose — le lait humain est celui qui contient le plus de lactose — pour faire carburer le cerveau. Il y a aussi du gras, parce que le gras, c’est la vie. Il y a aussi des protéines, mais en quantité bien moindre que dans le lait de vache, par exemple. Et les protéines du lait de femme sont beaucoup plus petites et moins allergisantes que celles du lait de vache.

En plus de ça il y a aussi des oligo-éléments : des minéraux, des électrolytes et des vitamines.

Et, ce qui est rigolo, il y a aussi des anticorps et des globules blancs. Ils servent à protéger le bébé contre les infections qui pourraient entrer par l’intestin, mais ils aident aussi le lait à s’auto-conserver dans le biberon. C’est pratique !

Et pour finir, il y a aussi des enzymes dans le lait, qui aident le bébé à digérer notamment les graisses — les enzymes en question s’appellent des lipases. C’est pratique car le bébé digère mieux, mais parfois le lait s’auto-digère dans le biberon… ça lui donne un goût de savon. C’est bizarre, mais visiblement ça ne dérange pas le bébé. Bon.

Tout ça pour dire : le lait… (Elle fait apparaître la photo en haut à droite de la diapo.) IL EST VIVANT !

Source : Lactissima

Agnès : Pour montrer l’« auto-conservation » du lait, voici un petit tableau des temps de conservation. On voit que le lait tient tranquille 5 jours au frigo, et 6 mois au congélo. C’est pratique !

Agnès : Avant de passer à la suite, un petit interlude sur la composition du lait. En réalité, elle n’est pas constante. Elle change en fonction de l’âge du bébé : le lait pour un nouveau-né n’a pas du tout la même composition que pour un bébé de deux ou huit mois. Elle change aussi en fonction du moment de la journée, ou même au cours d’un seul repas. Ici par exemple, vous avez du lait de « début de tétée » à gauche, qui est bleuté et translucide, très sucré. À droite, vous avez du lait de « fin de tétée », beaucoup plus gras.

En gros, le bébé prend d’abrd l’apéro, puis enchaîne ensuite sur un steak-frites.

Si vous voyez mal les couleurs, j’ai ajouté les codes hexa pour que ce soit plus clair.

Agnès : Et enfin, le dernier truc que je voulais dire, c’est la règle d’or de l’allaitement, parce qu’il y a beaucoup d’idées fausses qui circulent sur le sujet. Revenons sur les lactocytes : ils fabriquent du lait en permanence, mais d’autant plus lentement que les alvéoles sont pleines. Il y a un système de contrôle local de la production, qui fait qu’elle s’adapte à la demande “perçue” par les seins.

Donc, si on décide d’espacer les tétées ou d’ajouter un complément de lait de vache au biberon « parce qu’il n’y a pas assez de lait », les seins adapteront leur production… et feront moins de lait.

Si on a « trop de lait » et qu’on décide de tirer son lait pour soulager… les seins enregistreront très bien l’information. (Avec enthousiasme) « OK les gars ! Ya deux bébés ! ON Y VA ! ». (Avec sérieux) Donc attention aussi à ne pas sur-stimuler les seins, ça peut donner des surprises.

Pour conduire correctement un allaitement, il faut laisser le bébé téter souvent, sans limiter en temps ou en nombre. Et un allaitement bien conduit peut durer 2, 3 ans… tant que le bébé tète, il y a du lait ! Il n’y a pas de “oulala, avec tout ce qu’il tète, bientôt je n’aurai plus de lait” !

Agnès : Voilà, félicitations ! Vous en savez autant que mon pédiatre.

Sarah : (Applaudit) Bravo !

Agnès : Bon, j’exagère un peu… Il y a sûrement des pédiatres qui connaissent le sujet. Sûrement. Mais derrière la blague, je voulais quand même signaler qu’il y a un problème d’accompagnement de l’allaitement en France.

Agnès : Vous pouvez vous faire accompagner par votre pédiatre pour l’allaitement, mais méfiez-vous. Et s’il vous dit que vous manquez de lait — ce qui a 95 % de chances d’être une bêtise, le “vrai” manque de lait est très rare, c’est souvent un problème de manque de demande — ou que votre lait n’est pas assez nourrissant — ce qui a 100 % de chances d’être une grosse bêtise —… bref, si votre médecin n’est pas soutenant, vous pouvez vous tourner vers d’autres personnes plus bienveillantes.

Par exemple, les associations de soutien à l’allaitement. À Lyon il y a Galactée, au niveau national cherchez La Leche League (LLL).

Vous avez aussi des consultantes en lactation (IBCLC), qui sont des professionnelles formées au sujet de la lactation humaine. Elles ont souvent une autre formation en santé (sage-femme, auxiliaire de puériculture, etc.).

Il y a également des groupes de soutien entre mères sur Facebook dont certains valent le coup — par exemple on aime bien « Allaitement et reprise du travail ». S’il y a allaitement dans le titre, c’est souvent un signe.

Et enfin, il y a twitter, avec les hashtags #boobsLactés ou #mafiaLactée. Twitter est un nid de mères qui allaitent d’une main en twittant de l’autre. Et attraper son téléphone en allaitant est une petite victoire…

Agnès : Cela étant dit, entrons dans la deuxième partie : comment combiner allaitement et travail ? Je laisse la parole à Sarah.

Sarah : L’allaitement au travail, c’est un vrai sujet. L’OMS recommande de donner au bébé uniquement du lait — si possible maternel — pendant les six premiers mois de sa vie. Mais, en France, le congé maternité pour un premier enfant se termine quand il a 2 mois et demi. À deux mois et demi, on regarde le monde en louchant. À six mois, on sait lire. Il y a un gap pendant lequel on doit donc s’organiser si on veut donner du lait maternel tout en travaillant.

Sarah : Tout d’abord, les contraintes : il faut d’abord se procurer un tire-lait. La location d’un tire-lait est remboursée par la sécurité sociale sur prescription par une sage-femme ou un médecin. Ensuite, il faut prévenir son supérieur hiérarchique. Ce n’est pas toujours facile, car dans l’informatique, les managers sont souvent des hommes… Ensuite, côté pratique, il faut transporter le tire-lait tous les jours. Un tire-lait, c’est un bloc moteur, des téterelles, des biberons de recueil… (Agnès montre au fur et à mesure les différents éléments du tire-lait, puis le met en route)

Le tire-lait : Prout, prout, prout.

Agnès : Ce n’est pas très discret, mais on peut faire pire. (Elle passe le tire-lait en mode expression et augmente la puissance de succion.)

Le tire-lait : (Plus fort) Prouuuuut, prouuuuuut, prouuuuuuut.

Agnès : Bref, on s’arrête là. Merci de votre attention. (Elle stoppe le tire-lait.)

Sarah : Merci. Et enfin, après avoir tiré son lait (merci pour la démo) il faut transporter le lait tous les jours. Comme on l’a vu tout à l’heure, le lait est un produit robuste, qui se conserve très bien, mais qui est destiné à quelqu’un de fragile : un petit bébé. Donc il faut être prudent quand même.

Sarah : Concrètement, comment on s’organise ? Voici une proposition d’organisation, celle que j’avais mise en place. Chacune fait comme elle peut.

Légalement, le code du travail donne droit aux salariées à deux pauses pour tirer son lait ou pour allaiter directement le bébé (si on a une crèche dans l’entreprise, par exemple). Le matin, je donnais la tétée au bébé puis je tirais mon lait sur l’autre sein, et j’avais une bonne quantité comme ça. Ensuite, je tirais à 10 heures. Certaines tirent aussi leur lait entre midi et deux. Puis, un autre tirage à 15 heures. À 18h30, la tétée de retrouvailles (bébé au sein). Après, une fois que le bébé était au lit, je mélangeais les cépages — les biberons — pour que le bébé puisse picoler le lendemain.

Agnès : Boiiiiire.

Sarah : Pour que ce soit clair : on tire son lait pour que ce soit la nounou, ou la crèche, ou la personne qui garde, qui puisse nourrir bébé le lendemain. On continue de donner le sein quand on est avec son bébé.

Agnès : Voici des photos de mon organisation à moi, qui était un peu différente. J’ai pris un congé parental à temps plein pendant quelques mois, donc j’ai repris le boulot quand ma bébé était plus âgée. Elle était déjà diversifiée, j’avais moins la pression des quantités mais j’avais quand même besoin de tirer un peu mon lait car elle en consommait encore pas mal. Au final, je tirais mon lait juste une fois pendant la pause midi. Ou éventuellement en urgence pendant l’après-midi si j’oubliais pendant la pause midi, hum.

À droite, vous avez une photo de mon petit tire-lait hyper discret que j’utilisais au bureau — dans un bureau aux parois vitrées —. Par contre, quand j’étais en télétravail à la maison, je pouvais sortir le tire-lait super efficace et super bruyant et je faisais des super tirages ! C’est ce que vous voyez sur la photo de gauche. Là on a 220 mL en 15 minutes, c’est OUF. D’habitude c’était plutôt 150. Je suis trop fière de ce tirage-là.

Sarah : Et donc… pourquoi on vous raconte ça ? Je vais prendre mon temps pour laisser cette image affichée très longtemps, car elle est très gênante. On vous raconte ça parce que vous, en tant que collègue, vous pouvez agir pour l’allaitement et la conciliation allaitement-travail.

Sarah : En tant que collègue, vous pouvez déjà être bienveillant envers les jeunes mères, ou envers les femmes en général.

Agnès : Notamment, notez que les blagues à base de vache, de laiterie et autres sont interdites par la convention de Genève. On a eu de la chance, on y a échappé parce que nos collègues sont cool, mais on a eu plusieurs retours indiquant que c’est assez fréquent.

Sarah : Ensuite, respecter l’intimité. Sur l’image, là on voit que le mec n’a pas frappé à la porte avant d’entrer dans la salle de réunion… Ça peut être une idée de frapper aux portes. J’ai été surprise un jour pendant une pause tire-lait dans une salle de pause/cuisine qui ne fermait pas à clé… Le collègue a été beaucoup plus gêné que moi, on n’en a jamais reparlé… Mais le respect de l’intimité va plus loin : si la personne n’a pas envie de parler de certaines choses — l’allaitement, par exemple — autant ne pas poser de question indiscrète. Mieux vaut attendre qu’elle aborde d’elle-même le sujet.

Et enfin, s’informer sur l’allaitement. Ça peut aider pour éviter de dire trop de bêtises. Bravo, c’est ce que vous êtes en train de faire en regardant cette conf ! (Elle lève le pouce en signe d’approbation.)

Sarah : Si vous êtes en position de management, et que voulez recruter/garder des femmes, car je trouve qu’on manque de femmes en informatique et Agnès acquiescera…

Agnès : Oui. (Elle acquiesce.)

Sarah : Si vous pouvez donner un avis sur les locaux, essayez de dire non aux vitres. Agnès en a parlé, c’était compliqué pour elle d’avoir de l’intimité pour son allaitement. Une solution peut être de mettre des stores qu’on peut relever ou abaisser sur toutes les parois vitrés.

Par contre, prévoyez des infirmeries, qui ferment à clé, avec un frigo, un point d’eau et une assise confortable… Cela dit, quelqu’un m’a expliqué ce matin que dans la grosse entreprise où elle travaillait, elle devait aller à l’infirmerie située… à 15 minutes de marche. Elle passe vite, la pause de 30 minutes, comme ça.

Niveau organisation, plusieurs points. D’abord, le télétravail c’est sympa quand on allaite : on est tranquille pendant et après avoir tiré son lait, on a son propre frigo… mais ce n’est pas seulement bénéfique pour l’allaitement : c’est souvent utile pour travailler efficacement de pouvoir s’isoler de l’open space bruyant ou de s’épargner du temps de transport. Ensuite, ne le prenez pas mal si une femme allaitante quitte une réunion en courant… parfois, il y a besoin. Et même, en général, ne vous offusquez pas si quelqu’un quitte une réunion avant la fin : il ou elle sera peut-être plus utile ailleurs…

Sarah : Et voilà la fin de cette conférence. Nous espérons que ça vous a plu.

Agnès : Si vous voulez creuser la question de l’allaitement en général, le livre de Marie Thirion, L’allaitement, est vraiment très bien. Il vulgarise le fonctionnement des seins, les erreurs courantes, etc. Et sur l’allaitement au travail, le blog Lactissima.com est très bien, avec des informations pour les femmes qui veulent concillier allaitement et boulot, mais aussi pour les employeurs.

Merci de votre attention ! :)