Réflexions autour de mon cinquième nanowrimo

Je n’en ai pas encore parlé sur ce blog-ci, mais depuis 2010, je participe chaque année au National Novel Writing Month, une sorte de défi créatif insensé consistant à se fixer un objectif conséquent (écrire un roman de 50 000 mots) dans un délai qui l’est moins (les 30 jours du mois de novembre).

Cette année est la première où j’avance vraiment bien dans mon histoire, au point d’avoir plus de 10 000 mots d’avance sur la cible. Je vais vous raconter la genèse de cette histoire, pour vous montrer d’où je suis partie et où j’en suis maintenant.

L’idée c’est de faire un petit bilan de la manière dont j’ai progressé lors de ces quatre années. L’objectif est de vous permettre de relativiser si vous avez un peu envie d’essayer mais peur de faire de la merde. (tl;dr; oui, vous allez en écrire pas mal, mais c’est comme ça qu’on apprend) Un autre objectif un peu fou serait d’étendre ce bilan à d’autres choses que l’écriture (la programmation, par exemple).

Comment j’ai découvert le NaNoWriMo et tenté l’aventure sur un coup de tête

Pour vous situer le genre de fille que je suis : j’ai longtemps préféré les personnages des romans à mes petits camarades de classe. Jusqu’à la fin de mon adolescence, j’ai été une très très grande lectrice de littérature jeunesse. Et les histoires continuaient dans ma tête. J’ai eu pas mal de « dans la lune » dans mes bulletins scolaires… Pourtant, malgré toutes les histoires que je racontais dans ma tête je n’avais jamais écrit de fiction. Ou alors pas plus d’une ou deux pages avant de me détacher de l’histoire.

En octobre 2010, je suis tombée sur un article de Macgeneration.com qui disait que Scrivener était à 20 % de réduction pour tous les participants au NaNoWriMo, et à 50 % de réduction pour les gagnants.

J’ai été voir le site nanowrimo.org, j’ai découvert le principe du NaNo et l’ambiance un peu foldingue qui existait du côté anglophone des forums… Puis j’ai installé Scrivener et j’ai voulu jouer un peu avec.

Alors j’ai tenté le NaNo, un peu pour m’amuser, un peu parce que je me sentais désœuvrée dans ma vie de jeune active sans plus de devoirs à la maison… et un peu pour avoir les 50 % de réduc sur Scrivener. J’aurais pu les avoir en validant 50 000 mots de Lorem ipsum, mais c’était pas rigolo.

Trois jours ont séparé ma découverte du 1er novembre, jour du lancement de l’aventure. Autant dire que la planification a été rapide.

2010 : Sans titre, mais avec un poney

Mon premier roman avait un scénario, et c’est tout.

Et le scénario n’était même pas de moi.

J’ai repompé l’histoire d’un one-shot de jeu de rôle que j’avais joué et fait jouer, intitulé Un monde parfait, dont le vrai titre était en réalité Un monde trop parfait. La Terre est devenue un immense désert grâce à l’Humanité, qui a construit d’immenses dômes pour survivre au climat. Sauf que lors des bêta-tests, on s’est aperçus que les hommes étaient incapables de survivre en espace clos sans finir par s’entretuer, alors on a dû mettre en place une forme de contrôle mental qui privait les gens de certaines émotions. Le one shot racontait l’histoire de quelques humains qui échappaient par accident au contrôle mental, et qui comprenaient ce qui leur arrivait, puis sortaient du dôme…

Ça, c’était le one-shot. Il n’y avait pas du tout assez de matière pour tenir 50 000 mots. Donc j’ai ajouté un village de cerfs-volants dans une tempête perpétuelle en plein désert, plusieurs scènes de sexe, des petits poneys, des E.T. avec des têtes d’alligator et un chaton quantique.

Je l’ai fait relire à un copain (NaNoteur comme moi) qui m’a dit « le style est pas mal, mais l’histoire est un peu décousue quand même ».

2011 : Estelle parallèle

Mon deuxième roman avait des personnages, et c’est tout.

Des personnages très intéressants, d’ailleurs, sauf… mon personnage principal (celle qui a donné son titre au roman, quand même, hein).

J’exagère. J’avais construit une micro-base d’univers de SF. Autrement dit, j’avais pompé le principe de l’hyperespace décrit dans les romans de la série Honor Harrington.

Et j’avais une bonne idée de scénario de base pour le début : Stella était une jeune conne qui se droguait. Elle était blessée, en plein trip, par balle, lors d’une attaque en boîte de nuit qui visait une vieille dame au sale caractère versée dans la contrebande, avec un garde du corps très beau et très torturé dans sa tête. (Le mec avait des tatouages, des cheveux noirs et des piercings. Oui. Cliché.)

Ensuite, Stella se découvre des pouvoirs spéciaux qui apparaissent peu à peu, lui permettant par exemple de voir l’électricité circuler dans les câbles, voire de la manipuler. (J’aurais tellement voulu ça pour mes TP d’électronique, à une époque !)

Probablement à cause de ces pouvoirs bizarres, des assassins essaient de liquider Stella en la faisant exploser, mais la vieille contrebandière au sale caractère la récupère pour la protéger (et la faire bosser sur son vaisseau de contrebande).

Du coup, Stella se retrouve hors-la-loi, et l’histoire part rapidement en cacahuète.

On croisera donc un peu plus tard :

  • un noble d’une puissance monarchique voisine qui cherche à décrypter le journal de sa môman archéologue disparue il y a quelques années,
  • un sculpteur sur gruyère complètement barré qui parle en alexandrins,
  • la veuve de l’idole de Stella (une femme, super pilote de la flotte — yay les lesbiennes de l’espace) qui pète un câble et jette tous mes persos en prison,
  • le frère de Stella qui cache à sa môman qu’il fait du trafic de drogue,
  • un gâteau d’anniversaire,
  • et plusieurs scènes de sexe complètement sorties de nulle part.

Dans cette histoire, j’ai beaucoup creusé le passé des personnages suivants :

  • l’idole de Stella, Noemi Vilasis, qui meurt avant le début de l’histoire et qui n’y apparaît jamais personnellement ;
  • la vieille contrebandière, Bathilda Hammonds, qui est un personnage important mais qui ne sert jamais de personnage de « point de vue » ;
  • le garde du corps torturé et très mignon, dont le passé ne sert qu’à justifier les scènes de sexe, et qui n’a même pas de nom ;
  • Jérémie, le noble qui cherche sa môman, dont le passé ne sert à rien, même pas à justifier une scène de sexe quelconque.

Et je n’ai pas du tout creusé le passé ou la personnalité du personnage suivant :

  • Stella, le personnage et narrateur principal.

Bref. J’ai certainement commis une erreur de planification cette année-là, mais je me suis attachée à mon univers et à mes personnages.

2012 (juin) : Noemi, la préquelle d’Estelle Parallèle

En juin 2012, j’ai été au chômage pendant trois semaines environ. J’en ai profité pour faire le camp nanowrimo, une sorte de NaNoWriMo freestyle en dehors du mois de novembre.

Fin mai, j’avais décidé de m’atteler à la réécriture de Estelle Parallèle, pour produire une histoire qui aurait un début, mais aussi un milieu et une fin. Et pour ça, j’avais décidé de creuser le background de Noemi, la nana qui meurt au début d’Estelle Parallèle (je ne vous spoile pas tout, mais elle a des liens avec Bathilda, la mamie contrebandière). À force de creuser et de répondre aux questions que me posaient mes neurones sur la vie de mes personnages, j’ai décidé d’en faire un autre roman.

Ce roman avait un objectif simple : répondre aux questions « comment, et pourquoi, est morte Noemi ? » et « c’est quoi le rapport avec Bathilda Hammonds ? ».

Je ne m’en rendis pas compte sur le coup, mais d’avoir un objectif simple comme ça, ça m’aidait beaucoup à savoir où aller et à éviter le remplissage. (Il n’y a qu’une seule scène de sexe dans cette histoire, c’est dire !)

Au fur et à mesure que je progressais dans cette histoire, j’avais l’intrigue et quelques sous-intrigues qui se tissaient dans l’autre histoire, celle d’Estelle Parallèle. C’était la création. J’allais me coucher avec mes personnages qui continuaient de vivre dans ma tête, les mots volaient directement de mon cerveau à mon écran.

Mais l’histoire se finissait mal, mes persos préférés mouraient, et la situation finale n’était pas très satisfaisante (puisque c’était la situation initiale d’un autre roman !). Donc j’étais un peu triste à la fin du mois, quand j’ai repris le boulot en laissant les petits cercueils de Noemi et de ses amis dériver dans le vide virtuel de mon imagination.

2012 (novembre) : Les zombies de l’avenue Rockefeller suivi de Retour à Roc Feller

Cette année-là, j’ai commis une erreur d’un nouveau genre : j’ai voulu écrire un livre dont vous êtes le héros. Ça impliquait des zombies à Lyon et ça aurait pu être très rigolo, mais ce n’est vraiment pas un format qu’on peut choisir pour un nanowrimo.

Donc au bout de 2000 mots de zombies, j’ai laissé tomber et j’ai commencé à écrire une histoire de fantasy avec des dragons. (À l’époque, je jouais à Skyrim. J’aurais pu assumer dès le début que je me basais sur cet univers, tout se serait mieux passé.)

Je n’avais donc ni les personnages, ni le scénario. Ça a été un carnage (enfin, plutôt une orgie, il y a eu une quantité de scènes de sexe complètement honteuse).

Mais… j’ai appris des choses cette année-là aussi, même si je n’ai rien produit de lisible. J’ai appris à improviser sur des sujets aléatoires en suivant les sujets du forum et du chat. J’ai aussi appris à décrire un dragon et un lama.

2013 : Pourtant, il y avait du soleil

En novembre de cette année-là, j’avais un ventre énorme parce que ma fille allait naître en décembre.

J’ai écrit 8000 mots d’une histoire que j’avais préparée, mais à laquelle je ne croyais pas trop. J’avais pas la tête à ça. (On appelle ça le syndrome du neurone unique, ça touche beaucoup de femmes enceintes, il paraît.) Je me suis arrêtée très vite, je n’aimais pas l’histoire ni mes personnages.

J’ai relu ce début de roman presque un an après. J’ai découvert que j’avais posé de bonnes bases scénaristiques, avec quelques personnages (pas tous) plutôt intéressants. Une seule scène de sexe, plutôt justifiée vu le contexte.

Bref, j’avais écrit une bonne base en étant persuadée que j’écrivais de la daube. C’était ça, ma leçon de 2013.

(Après ça, j’ai relu mon histoire de 2010, en revanche, et celle-là, c’était vraiment vraiment du caca. Sauf le village tornade. Ça c’était cool. Et le chat quantique aussi.)

2014 : Les Terminus du Sud, la préquelle de la préquelle de Estelle Parallèle

Cette année, j’ai été honnête avec moi-même : quand je lis des romans, je JUBILE quand les persos qui se tournent autour finissent enfin par s’embrasser, et quand j’écris des romans, j’ai souvent envie de caser mes personnages entre eux… et comme je ne prévois rien, les couples arrivent comme des cheveux sur la soupe et c’est bizarre.

Donc, cette année, j’ai décidé d’écrire une histoire d’amour. Ça tombe bien, je me demandais justement comment Noemi Vilasis, la fille qui meurt au début de Estelle Parallèle, s’est retrouvée mariée avec Lora Jori, le personnage secondaire qui pète un câble quelque part dans Estelle Parallèle.

C’est vrai, quoi : la première est une militaire, simple capitaine de vaisseau, qui n’aime pas les politiciens, la seconde est une politicienne noble qui aurait pu se marier avec un tas de gens plus puissants, nobles, utiles ou que sais-je.

Voilà, j’ai la question à laquelle mon roman doit répondre : qu’est-ce qu’elles foutent ensemble, sérieux ? Et dingues amoureuses l’une de l’autre, en plus ??

Ensuite, j’ai mes persos : je les connais depuis 2011, je les ai creusées en 2012, et elles n’ont pas du tout disparu en 2013.

Finalement, il me manquait le scénario et l’univers.

Le scénario, comme je savais quelle cause il devait servir, je l’ai trouvé facilement. Il fallait que Noemi et Lora se rencontrent, aient le temps de se juger l’une l’autre à leur juste valeur… Quoi de mieux pour ça que de parcourir ensemble la galaxie et de se faire attaquer par des krakens de l’espace ? J’ai cogité quelque temps (ça a bien pris plusieurs semaines) pour pondre une histoire d’enlèvement et d’infiltration de groupe de pirates.

C’était assez bateau, j’en avais conscience… mais je voulais me faire plaisir. Je voulais de l’amour, je voulais des aventures qui servent cet objectif-là.

Et comme j’avais déjà personnages, objectif et scénario, j’avais encore un peu d’énergie en stock pour creuser l’univers. Je sais donc répondre à certaines questions que j’avais laissées de côté.

Par exemple, je sais comment fonctionnent les noyaux qui permettent de voyager en hyperespace. Réfléchir à leur principe de fonctionnement m’a donné la fin et la question à laquelle devra répondre Estelle Parallèle.

J’ai aussi fabriqué une carte de la galaxie. J’ai récupéré la carte du métro de Berlin, j’ai effacé tous les noms, et j’en ai rajouté quelques-uns au fur et à mesure de mes besoins.

La carte de la galaxie Berlin

Travailler sur cette carte m’a fait réfléchir à certaines choses : par exemple, est-ce qu’il y a une différence entre les gros traits colorés et les fins traits gris ? J’ai décidé que les gros traits colorés étaient des couloirs commerciaux, “stabilisés” artificiellement à l’aide de portails géants, dans lesquels voyager en hyperespace est peu risqué. Les fins traits gris sont des couloirs naturels, beaucoup plus risqués (krakens de l’espace, instabilités, détournements…) utilisés essentiellement par des contrebandiers, des fraudeurs, des pauvres…

Soudain, en réfléchissant à cela, j’avais des billes de plus pour expliquer certaines choses de mon histoire : Noemi, en tant que militaire, a accès aux logs d’activité des portails (eh ouais, NSA in space). Elle peut donc suivre les pirates à travers les portails et savoir quand ils ont bifurqué vers un chemin de traverse naturel…

J’ai pu réfléchir au modèle de société qui serait basé sur l’exploitation financière de ces portails qui permettent de voyager. Je ne m’en servirai probablement pas dans l’histoire de cette année, mais ça me permet de connaître mon univers, et c’est important.

Au final

J’ai voulu écrire ce billet pour zenifier mes co-nanoteurs qui flippent ou qui culpabilisent parce que je suis en avance/parce que j’ai tout bien préparé. Et aussi ceux qui n’osent pas se lancer dans l’aventure parce qu’ils écrivent trop mal.

J’ai mis 4 ans, et 5 essais, à réussir à planifier mon mois d’écriture, et encore, j’ai repompé des personnages, des histoires et un univers que j’ai déjà éprouvés plusieurs fois.

J’ai commis des erreurs, j’ai écrit beaucoup de caca, j’ai mis longtemps à m’avouer ce que j’aimais vraiment écrire et lire. J’ai découvert que j’aimais bien écrire ce que j’aimais bien lire.

Je vais encore beaucoup écrire et réécrire avant d’oser dire à mon mari « tiens, prends ce roman, lis-le et dis-moi ce que tu en penses ». Pourtant, je suis bien meilleure qu’à mon point de départ !

J’ai progressé, j’ai appris, petit à petit, une boulette après l’autre. Je n’aurais jamais appris tout ça si je ne m’étais pas lancée en 2010 dans ce roman tout pourri, décousu et repompé d’une histoire beaucoup trop courte.

Voilà. Tout ça pour dire : si vous voulez essayer, n’hésitez pas !
(En plus, les nanoteurs lyonnais sont hyper sympas, et ils ont des cookies.)